Le canal sans queue ni tête – 1/3

Prélude
Dom & Gil de nouveau sur la Via Francigena, le retour. Partir comme le fit Sigéric archevêque de Canterbury en 990, partir… de Canterbury. Et ainsi rajouter quelques étapes à notre périple de 2014 sur la Francigena, tel est le cadeau de Noël que souhaite Dominique. Cette marche planifiée pour février 2016, l’entraînement commence en janvier. Cet entraînement s’effectuera en Sologne. Après plusieurs options impossibles à réaliser à cause des chasses qui sévissent durant cette période, notre choix se porte sur le canal de la Sauldre.

C’est là que nous nous prenons d’amitié pour ce bon vieux canal solitaire de Sologne, et Oh plaisir de l’onirique ! Nous arrivons à le convaincre de se confier à nous. Et il se raconte, il se raconte, il nous relate ses 57 années de vie, une vie si courte qui ne lui permet pas d’atteindre l’âge de la retraite, une mort dans la pleine force de l’âge, au sommet de sa carrière… Une bien triste histoire, triste mais belle… Les chants désespérés ne sont-ils pas les plus beaux ???
Écoutez-le donc…

de Lamotte-Beuvron à l’écluse des Bas Jarriers (D55)

MÉMOIRES D’UN CANAL TRISTE…
Le canal sans queue ni tête

1 – Une naissance difficile

« Certains m’appellent « Le canal sans queue ni tête », ce n’est pas sympa, écoutez donc mon histoire et vous me redirez alors qui n’a ni queue et surtout ni tête.
Déjà, dès le début du XVIe siècle, Léonard de Vinci m’imagine à travers la Sologne, il trace la première esquisse de ma plastique, dommage, le projet ne verra pas le jour. Deux cents ans plus tard on repense à moi, il est temps, la Sologne va de plus en plus mal, une grande détresse sévit. Ils s’aperçoivent enfin qu’il faut réduire les étangs, assainir les terres, drainer, enrichir les prairies. C’est un nommé Claude de Loyne d’Autroche qui relance mon projet, appuyé l’année suivante par l’Antoine, vous savez le chimiste, l’oxygène, l’azote… C’est lui, Antoine de Lavoisier. Si je me souviens bien il aurait dit «L’insalubrité de la Sologne tient à l’imperméabilité de son sol et à la stagnation des eaux qui forment de cette province une espèce de marais pendant l’hiver. Le remède n’est pas inconnu, ni difficile. UN CANAL, qui traverserait cette région rassemblerait les eaux et leur procurerait un écoulement ». Et là à ce moment je faillis naître, mais alors il s’est passé un grand chambardement chez les hommes, la Révolution qu’ils appelaient ça, et le rêve d’Antoine a fini sous l’échafaud, je vous disais bien « ni queue, ni tête ». Pour finir ce fut Napo pas le 1er, mais le 3ème, Napoléon III qui termine ma genèse, sympathique le Napo, je l’aurais embrassé.


Dans mon livret de conception est stipulé que ma vocation sera de permettre le transport des marnes extraites aux confins du Pays-Fort, Blancafort à Lamotte-Beuvron, pour amender les trop pauvres terres acides de Sologne. Pour les non-initiés la marne est un mélange naturel de calcaire de sable et d’argile, je connais bien, j’en ai fait mon lit, je baigne dedans. En dernier lieu, ce transport de marne se montre une aubaine salutaire pour la population solognote aux conditions de vie particulièrement dures : filon précieux pour l’enrichissement des terres, occasion fortuite de drainer les sols marécageux et création bienvenue d’emplois. »

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de Lamotte-Beuvron à l’écluse des Buissons (D77)

2 – Un canal qui fait dans le social

« Avant que Napo ne reprenne les choses en mains, un fait social très important a concouru à ma création. Je ne peux l’éluder sous peine d’être accusé de briseur de grève, d’anti syndicaliste, voire d’antisocial. Voilà les faits.
En 1848 la situation de la France n’est pas brillante, une fois n’est pas coutume. A Paris, sont présents de nombreux chômeurs inscrits dans les Ateliers nationaux, on souhaite à la fois les occuper à des travaux utiles – principalement de terrassement – et les éloigner de la capitale en raison de leurs opinions révolutionnaires réelles ou supposées. Une aubaine pour les élus parisiens, de juin 1848 à février 1849, plus de 1700 Parisiens entrent aux Ateliers de la Sauldre, tous volontaires, recrutés dans les mairies de la capitale. Une grande misère et une famine latente sévit à Paris.
Ainsi commence d’une manière totalement anarchique ma construction. Sans plans, sans ligne directrice pour mon tracé, le début de mes travaux se déroule dans des conditions d’improvisations inimaginables, j’en suis malade. C’est encore pire au niveau humain, en attendant la construction des baraquements d’une dizaine de camps répartis tout le long de mon tracé, les ouvriers sont logés dans les granges des fermes voisines, sous des tentes militaires, voire, pour quelques-uns, en raison de l’été, dans les champs. Bons nombres tombent malades. Il faut savoir qu’avant les bienfaits de mon drainage des terres marécageuses, le paludisme faisait encore des ravages en Sologne. Donc, si je puis me permettre, c’est le bordel, le chantier est abandonné en 1849, j’en tombe malade, on me laisse sur le flanc. Un grand désespoir m’envahit. »

de l’écluse des Bas Jarriers (D55) à l’écluse des Buissons (D77)

« Et c’est alors que Napo, il m’aime beaucoup, reprend les rênes de l’affaire.
Vis-à-vis de l’opinion publique – et tout particulièrement de celle des notables solognots – il est difficile d’admettre un tel échec pour un élu. Ma réalisation bénéficie désormais de l’appui personnel de Louis Napo, faut dire que le gars est un peu concerné il est propriétaire du domaine de Lamotte-Beuvron… Rien que ça ! Les travaux sont donc repris en 1852, selon un nouveau tracé, une nouvelle silhouette, un profil inédit, un contour « up to date », des lignes que je garderai jusqu’à aujourd’hui… Mes travaux sont achevés en 1869, et je suis déclaré bon pour le service immédiatement après. Mon inauguration officielle aura lieu le 14 juillet 1885, en grandes pompes, avec magnificence et éclat, du jamais vu chez les pauvres métayers locaux. »

à suivre…

Les spécificités des Fouleurs de Sentes, Dom&Gil

Nos parcours par RunKeeper


Les protagonistes

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Anecdotes

16 réflexions au sujet de « Le canal sans queue ni tête – 1/3 »

  1. Belle idée que de faire parler le canal de la Sauldre ! je ne connaissais pas son histoire, ni son existence; le tout nuancé d’une certaine ironie quand il écrit : en 1848 la situation de la France n’est pas brillante, « UNE FOIS N’EST PAS COUTUME « .
    Amicalement
    Josette

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    • Toujours la première au commentaire Josette…
      Oui nous l’avons beaucoup aimé ce petit canal local de 47kms de long, pas un chat sur le chemin de halage, peut-être 2, 3 pêcheurs… Une grande solitude, mais une immense beauté !
      Et c’est si rare un canal qui s’exprime… Heureusement nous avions dans nos sacs à dos et surtout dans nos tétiaux, tous les moyens de le saisir… Nous l’avons pris à bras le cœur !!!
      Des Bises,
      Gil&Dom

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  2. Vraiment une superbe balade, tranquille et ensoleillée, le long du canal. Mais, « nos amis » les sangliers vermillent, fouillent le sol en surface, à la recherche de vers ou de larves ! Quand ils ne labourent pas plus profondément entre 20 et 30 cm à la recherche de racines, tubercules, rhizomes… Excellent pour les chevilles ces boutis ! Heureusement, ces petits inconvénients ne durent pas et il suffit de changer de rive pour les éviter.

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    • Quelle poésie mon Djojo, c’est très beau et tellement vrai…
      Et d’apprendre en plus que les sangliers vermillent, j’adore cette expression. En cherchant « vermiller », j’ai découvert cette information très importante :
      « Le sanglier (qu’il soit solitaire ou qu’il soit laie suitée ou non suitée) revient le soir là où il a vermillé le matin. Avant de chercher un autre gagnage, il aime à fréquenter les endroits mêmes où il a trouvé une nourriture plus ou moins substantielle quelques heures plus tôt ». Que les chasseurs se le disent !!!
      Par contre le boutis je croyais que c’était cela :

      On a donné au boutis de multiples étymologies. Mais il semble tirer son nom de l’ancienne aiguille de buis qui permettait ce travail…
      A tout’…

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  3. Via Francigena. après avoir regardé avec plaisir ces belles photos et lu avec plaisir un texte original, je me permets de vous demander comment faire pour avoir auprès de vous des informations sur la via Francigena à partir de Martigny jusqu’à Rome, chemin que je dois emprunter avec un ami, à partir du 1er septembre prochain. Excusez-moi de vous déranger à un endroit où il ne le faudrait peut-être pas et merci d’avance à vous pour votre réponse, si vous le voulez bien. Cordialement

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    • Bonjour François,
      Merci pour ce commentaire qui nous fait un grand plaisir…
      Je ne peux répondre qu’en partie à votre questionnement, car nous avons pérégriné sur la Via Francigena, mais à partir de Briançon jusqu’à Rome. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas partis de Martigny, passage au Col du Grand Saint Bernard… Je vous communique la référence de notre blog Via Francigena 2014 :
      https://pajonviafrancigena.wordpress.com/
      Très Cordialement,
      Gil&Dom

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    • Cher Ami,
      Voilà un moment que nous n’avions échangé. J’avais lu votre site, si bien fait, ainsi que d’autres pour écrire mon papier… Votre site est mentionné comme SITE AMI, en début de blog. Merci de votre retour qui me fait un sincère plaisir.
      Très Cordialement,
      Gil

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    • Ahhhh pour sentir l’humidité, ça ne faisait pas que la sentir… On l’avait sous les pieds, dans la tête, dans l’air, à côté : étangs, canal, la Sauldre, le Beuvron, l’étang du Puits, zones marécageuses… En deux mots LA SOLOGNE c’est HUMIDE.
      Je n’ai pas compris « délusse » ?????
      Bises

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  4. Chers Gil et Dominique,
    Merci de vos envois littéraires. En prenant connaissance du dernier, je vous proposerai bien de découvrir une rivière bicéphale de la Provence, que dis-je un fleuve : le Gapeau !
    Le printemps et l’automne sont des périodes adaptées à la randonnée et nous pourrions fouler les sentes de mon pays d’adoption dès que vous verrez se dessiner un créneau dans votre planning.
    Amitiés et dans l’attente du 2ème épisode.
    Pierre

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    • Cher Pierre,
      Merci de ce commentaire qui nous réchauffe, le vent du nord souffle parfois sur la Sologne !
      Évidemment, le Gapeau nous attire surtout avec toi comme guide !
      Mais quand ? Février est bien avancé. En mars, nous sommes à Paris. En avril, nous partons de Vézelay sur le chemin de Saint-François d’Assise …
      A l’automne, ce serait bien, qu’en penses-tu ?
      Très Amicalement
      Gil&Dom

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  5. Très bonne idée cette balade autour d’un canal, j’aime les canaux pour leur geographie les lieux et ce lien avec l’histoire de ces hommes qui les ont contruits

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    • Chère Baeth,
      Hé oui… Une bien belle balade agrémentée d’une bien belle histoire ce canal… Je pense que c’est aussi une sorte d’ossature, de squelette, d’architecture historique du pays solognot. Ce sont les racines de ma famille, les sources de notre tribu avec, tenaces ces cortèges de spectres de la misère, de la mouise, de la débrouille… mais, dans une nature si noble et si délicieuse.

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  6. Ping : Le canal sans queue ni tête – 3/3 | BALADES 2016

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